Je n’entends rien aux politiques, je ne les vois qu’à la télévision, sur internet ; ils parlent de choses qui
ne me concernent pas.
Je comprends que les guerres ne sont pas des illusions. J’aimerais qu’il y est la guerre près de chez moi, ou un
attentat. Qu’enfin j’entende le son, que je sente l’odeur ; chair brûlée, explosions et hurlements.
Les maladies peuvent être réelles. La grippe A n’est pas trucage, un effet spécial. J’aimerai être
contaminé.
J’ai aidé un clandestin à passer les eaux, à gagner un pays qu’il semblait affectionner.
Je me suis aussi mis à télécharger des divx, des mp3 que je passe mon temps à regarder, à écouter ; ça me
distrait.
J’ai oublié de voter pour la présidentielle, je ne voterai pas pour les européennes.
Une petite bise caresse les deux corps nus voluptueux allongés sur un tapis de
fleur.
-On est bien là ?
-On est bien.
-On reste ?
-On reste.
Au loin, la
mer qu’ils contemplent d’un regard amusé, et sur laquelle un canoë-kayak défie les grosses vagues provoquées par des nains souffleurs assis sur l’horizon.
L’homme au canoë hurle de joie, de rage, de plaisir. On le pense occupé
entièrement à sa tâche, mais il pratique le canoë par habitude, sa vraie passion ce sont les films porno-angélique. J’ai des scénarios de relations sexuelles en tête. Tout en pagayant.
Description de la danse, du qui prend le dessus ? Un jour l’un prend le contrôle total, puis un autre jour l’autre. S’essuyant les yeux. Parfois les deux se chamaillent, qui
veut prendre le contrôle ? parfois aucun d’eux et alors soit ils s’ennuient, soit ils s’unissent dans une pure sérénité. Puis une vague l’emporte et il se retourne en poussant un ohaaaa
déjà lointain et grave.
-On est bien là ?
-On reste.
Et cet homme au loin marchant sur l’horizon, près des nains, on le voit s’asseoir
sur un bloc de pierre rougeâtre, la tête entre les mains, versant des larmes. Puis levant la main vers le ciel et implorant, j’ai sodomisé des tonnes de filles innocentes, et aucune ne m’en a
voulu. Cela dure depuis dix ans, chaque fois au même endroit, dans un désert digne d’une apocalypse ancienne où des oiseaux osseux dansent autour d’une magnifique lune, où des mannequins en
cire d’abeille tombent du ciel et des monstres en chocolat hurlent la mort. Il pleure de plus belle et reprend. Des enfants masqués qui s’approchent à chaque fois, suivis de prêcheurs
multiformes, comme des symboles ambulants, tétra-ésotériques. Ils me regardent sans mot dire, ils connaissent mon passé, ils l’apprécient. Mais ils pensent : Il va pouvoir bander,
maintenant qu’il est amoureux.
Il arrête de pleurer, contemple les nains autour de lui et se lie d’amitié avec
eux.
-On est bien
là ?
-Oui, non,
tout ce que je vois est si triste.
-Meuh non, tu
vois ici la vie, alors réjouis-toi.
-On
reste.
Des femmes et des hommes angéliques venus de nulle part s’approchent des deux
corps nus, sans les regarder sans les voir et se mettent à parler. Leurs voix sont entremêlées comme s’ils n’étaient que deux avec un sexe indifférencié.
-Ici voir il n’y a rien alors parlons tranquillement des choses, prenons voir
notre temps pour une fois que nous ne sommes pas écoutés.
-Mais il n’y a rien à dire si nous ne sommes pas écoutés.
-Billevesées, n’as-tu jamais pris de plaisir solitaire dans la
parole ?
-Non jamais.
-Alors écoute ce qu’on entend ici : j’aib'soin d’entendre hurler dans ma tête.
Les voix se suivent sous le ciel maintenant
électrisé.
-C’est toi qui a inventé la 3ième
dimension ?
-C’est toi qui danse le soir au dessus des chaumières, qui fais ton
mâle en chaleur ? ton chat de gouttière !
-C’est toi la météorite folle, la comète antique
?
-C’est toi qui manipule les éléments ? c’est
toi ?
-Non ce n’est pas moi.
-Mais tais-toi ! Laisse parler les
autres.
-Mais ?
-Tout le monde parle, entends-les et tais-toi, tu parleras
après.
-Mais !?
(Sanglotant).
-Tais-toi ! De longs buildings bien en vue, évidemment qu’on puisse bien les voir et quoique. Ils sont tellement énormes, on est si petits face à eux. Ils sont tellement nombreux, qu’au
premier regard on ne distingue à peine qu’une grosse masse rectangulaire, sombre, brillante mais qui n’est pas dénuée de charme. On aime. On se sent petit et on aime ça. La grandeur de l’effort
humain n’est pas là pour nous apeurer.
-C’est fini ?
-Oui c’est fini, à toi maintenant.
-Pas envi de parler.
-Comme tu veux.
Ils finissent par s’envoler, le ciel redevenu clair, ailes au dos, papillotant
dans les airs comme des abeilles légères.
Les deux corps
nus et voluptueux s’étirent et poussent des gémissements.
-On est
bien ?
-Je crois
qu’on est bien.
-On
reste ?
-Non on s’en
va, je commence à m’ennuyer.
Les deux corps nus s’envolent alors, irisant le ciel derrière eux, comme deux
amoureux fous.
J’devrais arrêter la gonflette, je suis trop musclé maintenant, je
passe plus les portes, je ne rentre plus dans les voitures, je ne vois plus les filles me regarder. Plus rien. En gros, mon cerveau n’a pas rétréci mais ma tête a gonflé. Le cerveau flotte
dans l’espace intracrânien, comme dans un nuage de lait. Si je me remets à penser, soit mon cerveau va reprendre de la place, soit un autre, tout nouveau, va naître dans l’interstice. Un bulbe
fécond poussière que j’appellerai second cerveau. Il sera relié à des partis inconnus de mon corps, ou même des partis inconnues à l’extérieur, par des liaisons micro-cellulaires. Je serais bien
avancé. Et alors tout changera ! Je ferais la première page d’un magazine, je serais en vitrine, mannequinisé, en cire d’abeille : l’icône ! Et les yeux des femmes viendront butinés contre mon
corps sculpté intello. Le nouveau playboy, le nouvel icône masculin, à deux cerveaux. Le plus dingue sera que personne ne verra ce second cerveau… Bon alors et après ? Après je finirai dans un musée, seul, parce qu’on aura
trouvé ce qui a fait que je fus mis en vitrine la première fois. La présence du second cerveau, cette curiosité anatomique. Ainsi : nouvel homme et le corolaire : une nouvelle approche de la
femme, car un homme changé induit pour lui une vision nouvelle de la femme. La femme qui elle n’aura pas changé (?). Ou peut-être que plus tard, il est possible…je serais en vitrine, dans
un musée, à côté de la femme à deux cerveaux. Je parlerai avec, à l’infini, car notre second cerveau aura la particularité de ne pas avoir à être alimenté par notre corps. Impérissable. Ah ? Mais
c’est pas ça l’amour ?
« Fond comme un homme en une femme qui l’aime. » Chaque poète a en poche une phrase de ce genre, une phrase qui
résonne. De nos jours, les vieux poètes sont regroupés dans des cirques et chantent, lisent, hurlent leurs vers au public attentif. Les cirques sont les seuls lieux où l’on peut rire, pleurer,
verser la larme en public. Tous les autres lieux, moments ont disparu. Je ne m’étendrais sur ce sujet, mais lorsque tout devient, lorsque tout est accès sur l’émotionnel on finit par ne plus rien
ressentir, ouais. Mais cela finalement a du bon car le cirque a pu naitre. Je digresse, et pendant ce temps les poètes chantent leurs vers d’une voix plaintive et les spectateurs les écoutent
religieusement. D’ailleurs, c’est comme si cette douleur leur appartenait. Ah oui, c’est ça, mes pauvres poètes désossés, désincarnés, à qui l’on a volé la douleur. Mais laissez-les donc
tranquille ! Au bout d’une heure le spectacle commence à m’ennuyer, je me décide à sortir ; à ce moment une diligence globuleuse fait son entrée dans le cirque des poètes. Le spectacle va
sûrement atteindre son apogée, mais cela ne m’intéresse pas. Je salue le guichetier et m’en vais. Sur la route je repense à ce qu’il s’était passé au musée des dinosaures, il y a peu, ce n’est
pas anodin. Ce jour-là, des paléontologues avaient organisé une partouze dans le squelette accroché au plafond d’un tyrannosaurus-Rex (sûrement proche de l’éléphant-art). Lorsque je surpris cette
fête, je fus d’abord dégouté. Comment peut-on agir ainsi ? Puis je compris ensuite que c’était par amour ; ils faisaient l’amour dans le sein même de ce qui les faisait vivre, au plus proche de
leur passion. C’était l’inceste osseux. Les poètes et les paléontologues me semblaient alors avoir des points communs.
Nous étions heureux ce jour-là, nous dansions, chantions, parlions sans cesse pour communiquer notre
béatitude.
Au bout de 10 jours, ceux qui n’avaient pu assister à l’évènement commencèrent à redevenir morose et à nous prendre pour des illuminés. L’image de l’évènement résonnait encore dans nos
têtes, elle était aussi fraîche qu’au premier jour.
10 jours plus tard, on nous demanda de reprendre une vie normale, de cesser d’avoir cet air heureux ; un bonheur trop long est suspect, disaient-ils, il devient peu à peu superficiel. Que
pouvions-nous répondre ?
Nous eûmes alors l’idée de représenter à nouveau l’évènement, de le diffuser, de le rendre à nouveau vivant ; pour nous ce serait l’occasion de vibrer à nouveau, pour les autres…pour nous
ce serait l’occasion de les persuader du bien fondé de notre bonheur.
Alors 10 jours plus tard la représentation eut lieu, mais tout ne se passa pas comme prévu. Certains autres usèrent de la violence, tabassèrent quelques-uns de nos visages heureux ;
d’autres furent pris de crises mystiques juste après la diffusion, comme frappés par une révélation trop forte ; et d’autres encore ne vinrent même pas, ils nièrent tout ce que nous disions.
10 ans plus tard, le monde était divisé en ces mêmes groupes : ceux à qui de nous persécuter plaisaient, ceux pour qui notre croyance fut à la base d’une idéologie transcendantale, et ceux
qui nous nièrent, nous et notre évènement.